Au réveil à Usciolu, on sent tout de suite que la journée ne va pas se jouer uniquement avec les jambes. Le lever de soleil est beau, l'ambiance pourrait être parfaite — mais Benjamin n'est clairement pas dans son état habituel. Il est là physiquement, il avance, mais quelque chose coince. Sur le GR20, la volonté ne suffit pas toujours : parfois, la tête refuse simplement de suivre.
On ne cherche pas l'héroïsme ce jour-là. Notre objectif : atteindre Croci, préserver les corps, garder assez de jus pour les deux derniers jours. Ce choix n'a rien d'un échec. C'est même ce qui nous permet de rester maîtres de notre GR20 au lieu de le subir.
On avait naïvement imaginé que le sud serait plus simple. Cette journée vient encore casser cette idée. Les blocs sont toujours là, les crêtes aussi. Ce n'est plus la brutalité du nord, mais ce n'est certainement pas une promenade. Le sud fatigue autrement : par la longueur, par l'accumulation, par ces portions où l'on croit pouvoir relâcher alors qu'il faut encore rester sérieux.
Benjamin avance comme dans un tunnel. Presque en mode automatique. Les râleries sortent plus facilement, le plaisir disparaît. À ce moment-là, continuer coûte que coûte n'aurait servi à rien. Il fallait une vraie coupure.
La bergerie de Bassetta tombe au bon moment. Je le convaincs de vraiment s'arrêter — pas une pause minimaliste avec deux barres avalées debout. Une vraie pause "all in" : omelette, café, Coca, tarte à la châtaigne. Tout ce qui peut remettre du carburant dans le corps et un peu de lumière dans la tête.
Et surtout, Benjamin prend le temps d'appeler longuement Laura. Ce moment change quelque chose — on le voit presque physiquement. Son visage se détend, l'énergie revient, la motivation remonte. Le repas aide, les glucides font leur travail, mais l'appel joue aussi un rôle énorme. Sur un trek comme celui-là, le mental peut parfois repartir grâce à une chose très simple : entendre la bonne voix au bon moment.
Après Bassetta, la journée n'est pas miraculeusement facile, mais elle redevient possible. Et petite surprise typiquement corse : on croise enfin les fameux cochongliers. Jusque-là, ça ressemblait presque à une légende de randonneurs, un truc que tout le monde raconte en refuge. Mais non — ils existent bien. Et les voir là, au milieu de la fatigue et de cette journée mentale, ajoute un détail absurde et mémorable à l'étape.
L'arrivée à la bergerie de Croci se fait dans un état de fatigue bien avancé. Pas la journée la plus longue sur nos traces, mais elle a pesé autrement. Mentalement, elle a demandé beaucoup. Elle nous a rappelé qu'un trek ne se gagne pas seulement en étant fort dans les montées : il faut aussi savoir rattraper une journée qui commence mal, aider l'autre quand il décroche, et accepter qu'une pause longue soit parfois la décision la plus efficace.
Comme souvent sur le GR20, tout paraît déjà moins grave une fois installé. Le sac posé, une Pietra à la main. Et Benjamin est revenu dans le match.
À Croci, l'ambiance autour de la table est incroyable. On se retrouve au milieu de randonneurs venus d'un peu partout — Français, Corses, Suisses, Allemands, Québécois, Belges. Tout le monde porte la fatigue du GR20 sur le visage. Et cette même excitation d'être là.

