Mon GR20 Nord–Sud

Jour 2 · Premier jour à deux

Refuge d’Ortu di u Piobbu → Refuge de Carrozzu

10,0 kmDistance+890 mDénivelé +8h03Temps total4/5Difficulté
Départ 07h25 · Arrivée 15h28. 10,0 km seulement, mais 5h49 de marche effective et 8h03 au total. Le chiffre le plus parlant n'est pas la distance, c'est l'écart entre la longueur annoncée et le ressenti réel.

Le matin à Ortu a un goût bizarre. On plie les affaires en silence, un peu sonnés. Arnaud redescend vers Calenzana. Le projet imaginé depuis des années continue — mais il ne continue plus comme prévu. Le sentier ne nous laisse pas longtemps digérer ça.

Dès les premiers mètres, on sent que l'étape change de registre. Ce n'est plus seulement une question de jambes ou de souffle. La roche prend de la place, les arbres s'effacent, le chemin devient moins évident. On passe d'une randonnée difficile à quelque chose de plus brut, plus sauvage.

La progression devient un mélange de marche, d'observation et de petites décisions permanentes. Où passer ? Quel bloc semble stable ? Où est la prochaine marque rouge et blanche ? Cette recherche constante occupe l'esprit — et elle a quelque chose de motivant. Impossible de se mettre en mode automatique.

On recroise certains visages de la veille. Premier jour sans Arnaud, premier test mental aussi : est-ce qu'on est capables de relancer l'aventure à deux sans se laisser plomber par son départ ?

La Bocca di Pisciaghja arrive comme une vraie récompense. Là-haut, le regard s'ouvre. La pierre prend des tons chauds, rosés, orangés — paysage magnifique, dur, presque impitoyable. On prend le temps de souffler, de manger, de regarder. Pas longtemps, mais assez pour imprimer le moment.

Puis le GR20 nous remet vite en place : la descente vers Carrozzu. Et cette descente n'a rien d'une formalité. Les appuis instables, les pierres qui roulent, les quadriceps qui chauffent, les genoux qui encaissent. On apprend vite que descendre peut être aussi fatigant que monter, parfois même plus. Le regard reste collé au sol — non pas parce que le paysage manque d'intérêt, mais parce que chaque pas demande de l'attention.

Ce genre de passage va devenir une constante. Beauté immense autour de nous, concentration maximale sous les pieds. Le GR20 ne se regarde pas toujours comme une carte postale. Par moments, il se vit les yeux baissés.

Quand Carrozzu apparaît en contrebas, on entend l'eau avant de voir le refuge. Ce bruit de rivière devient presque une promesse : arriver, poser le sac, boire quelque chose de frais, sortir enfin du mode vigilance permanente.

À l'arrivée, le soulagement est net. Dans les temps, même mieux que prévu. La bière de fin d'étape a ce goût particulier des journées vraiment méritées.

Je file vers la rivière pour profiter des vasques naturelles et bricoler une lessive rapide. Moment court, mais précieux. L'air change vite, la fraîcheur tombe, et en quelques minutes l'envie de traîner dans l'eau disparaît.

Cette journée nous remet dans l'axe. On avance bien. Et les kilomètres, sur le GR20, ne racontent jamais toute l'histoire.